RSF - Reporters sans frontières (RSF) dénonce les tentatives de la justice et des services de renseignements iraniens de contrôler l’information des sections persanes des médias internationaux en exerçant des pressions sur les journalistes iraniens basés à l’étranger et leurs familles restées en Iran.

Comment faire pression sur les journalistes iraniens, même lorsqu’ils exercent leur métier hors du territoire national ? Le 15 août dernier, la directrice du service mondial de la BBC, Francesca Unsworth, a levé le voile sur l’une des méthodes utilisées par les services de renseignements iraniens en annonçant dans un communiqué que «plus de 150 collaborateurs iraniens de la BBC ont été dans le passé, ou se trouvent actuellement, interdits de transactions financières importantes en Iran par la justice iranienne».

Cette pratique fait partie des méthodes de pression utilisée par le régime iranien depuis la révolution islamique de 1979. Cependant depuis l’arrivée au pouvoir du président Hassan Rohani en 2013, la politique d’ouverture de l’Iran sur la scène internationale a conduit le régime à diminuer le recours au harcèlement direct des journalistes pour privilégier “les menaces douces”. C’est ainsi que les familles des journalistes sont désormais convoquées “poliment” par les services de renseignements. Le message reste cependant toujours le même: les journalistes doivent au plus vite “arrêter leur collaboration avec les médias ennemis”.

En l’espace d’un an, RSF a recensé les cas d’une dizaine de famille de journalistes ainsi convoquées, le plus souvent par les agents du ministère des renseignements. 

Ce ne sont pas seulement les collaborateurs de la section persane de la BBC qui sont touchés. Tous les médias internationaux dotés de services en langue persane sont concernés, quelque soit le pays émetteur. Des journalistes de la section persane de Radio Free Europe, Radio Farda, et de réseaux comme VOA, DW, RFI ou encore des médias privés comme Manoto TV, Radio Zamaneh, ont également été victimes de menaces de la part des services des renseignements ou de la justice iranienne.

Les pressions sont suffisamment fortes pour pousser la plupart des journalistes ou les responsables de rédaction interrogés par RSF à garder leur anonymat. Certains ont cependant accepté de témoigner à visage découvert.

De l’intimidation aux menaces de mort

Le directeur de Radio Farda (Radio Free Europe) Arman Mostofi, explique ainsi que quatre des journalistes de la radio ont été l’objet d’une dizaine de menaces de mort, toutes anonymes. “Bien sur ces menaces ne sont pas signées ! Quelquefois, elles prennent la forme d’un commentaire en bas d'un article, et ensuite, le journaliste peut être contacté d’une autre manière mais c’est exactement le même message qui lui sera délivré. Parfois, l’auteur mentionne des informations que seuls les agents des services de renseignements peuvent connaître.”

Les menaces sont souvent explicites. La journaliste Fahimeh Khezr Heidari qui réalise une émission intitulée Tabou, consacrée aux 'histoires drôles ou blagues ethniques', diffusée sur Radio Farda a retrouvé à la mi- février dans les commentaires de son émission le message suivant: "Madame Khezr Heidari, lundi sera un jour horrible pour une personne de ta famille car tu n'as pas pris au sérieux notre dernier avertissement. Merci ma sœur corrompue." La journaliste reçoit régulièrement des menaces pour la contraindre à arrêter Tabou.

Le rédacteur en chef de la Radio Zamaneh, Mohammad Reza Nikfar, liste d’autres types de pression subis par les journalistes de sa rédaction: " La plupart de mes collègues sont régulièrement victimes de ‘phishing’ (ndla: une technique d’hameçonnage et de piratage qui permet de récupérer des données personnelles sur internet et d’usurper une identité). La famille d'un de nos journalistes a été convoquée par les agents du ministère des Renseignements. Ils leur ont montré des articles du journaliste publiés sur le site de la radio avant de leur demander ‘dites-lui d’arrêter sa collaboration avec Radio Zamaneh’. Un autre journaliste, ancien prisonnier d’opinion, a été plusieurs fois menacé par téléphone. On lui demande de rentrer en Iran sinon sa famille en subira les conséquences." 

Depuis 2012, au moins cinq journalistes sont revenus en Iran, où ils ont été arrêtés puis condamnés à des peines allant de trois à douze ans de prison.

Si les pressions sont bien réelles, il est par contre plus délicat d’en mesurer l’efficacité et l’impact sur la ligne éditoriale des médias ou sur l’attitude professionnelle des journalistes, même si, comme le reconnaît un ancien journaliste de la section persane d'un média international, qui tient à garder l’anonymat: "Quand ton père t'appelle et qu’un agent du ministère des Renseignements prend ensuite le combiné et dit « ton père est ici et on parle de toi!» et que tu sais que ta famille est sous pression et risque d’être arrêtée, comment peux-tu écrire librement ? Une fois que des membres de ma famille ont été convoqués, je ne pouvais plus travailler comme avant."

"La raison d’être de radio Free Europe était, et reste de pas céder aux pressions et de résister à l’autocensure", rappelle son directeur Arman Mostofi, qui explique comment il avertit d’abord "le journaliste de la menace qui pèse sur lui avant de lui rappeler qu'il peut arrêter sa mission. Mais dans 99% des cas, les journalistes sont déterminés et décident de continuer leur travail."

Le journaliste de la chaîne privée Manoto TV, basée à Londres et très populaire en Iran, explique recevoir des menaces tous les jours. Cette année, elle a aussi été l’objet d’une menace de mort et sa famille a été convoquée à deux reprises en Iran.

La famille: un puissant moyen de la pression

Les pressions sur les familles sont une menace constante, même si elle évolue comme l’explique un rédacteur en chef d’une section persane d'un média international: "si à Téhéran, les pressions sur les familles ont diminué cette année, elles ont en revanche augmenté en province. La seule différence, c’est que les convocations sont maintenant ‘correctes’ car les agents s’adressent poliment aux familles. Cependant, même polie, cela reste une menace. "

La majorité des journalistes qui vivent à l’étranger, même sans avoir le statut de réfugié politique, risquent d'être accusés de «collaboration avec des médias ennemis ou d’espionnage» et peuvent être lourdement condamnés, ce qui les empêche de rentrer en Iran. En général, ce sont leurs épouses qui se retrouvent confrontées à des difficultés lors de leurs voyages. Plusieurs d’entre elles se sont vues confisquer leur passeport à leur arrivée à l’aéroport. Pour le récupérer, elles sont contraintes d’accepter de se rendre au ministère des Renseignements où elles doivent répondre à un ‘habituel interrogatoire ’ sur le travail et les relations de leur mari, voire quelquefois sur leur vie privée.

Les familles qui sortent d’Iran pour venir voir leurs enfants à l’étranger sont confrontées aux mêmes difficultés. Quand elles obtiennent des autorisations de voyager, elles doivent au retour affronter de longs interrogatoires. "Un membre de ma famille a reçu comme instruction, pendant ses séjours chez moi, de prendre des photos de ma maison, de ma rue et si possible de mon lieu de travail et de mes collègues," raconte un journaliste d'une rédaction basé à Londres. Un autre journaliste explique de son côté: "depuis qu’ils ont arrêté mon épouse lors d’un voyage à Téhéran, je n'écris plus sous mon vrai nom".

Couper les sources à l’intérieur

Le régime fait également directement pression sur les sources restées dans le pays des médias étrangers afin de les couper de toute information. Le 28 août 2016, Abass Jafari Dolatabadi, procureur de Téhéran, a déclaré que "Mehdi Khazali avait envoyé par l’intermédiaire d’une femme de fausses informations sur le régime pour des sites contre-révolutionnaires basés à l’étranger et pour VOA."

Mehdi Khazali, l’animateur du blog Baran, a été arrêté dans la rue par les hommes en civil à Téhéran le 12 août 2017. Ces derniers mois, il avait ouvertement critiqué le chef du pouvoir judiciaire, Sadegh Amoli Larijani, dans des interviews accordées à VOA et DorTV. Le journaliste qui avait déjà été condamné en 2011 à 14 ans de prison ferme. Selon sa famille, Il a commencé une grève de la faim dès son premier jour derrière les barreaux.

Depuis deux ans, le site Amadnews qui publie des informations confidentielles notamment sur la corruption des responsables du régime, est devenu l'une des principales cibles des attaques et des menaces du pouvoir iranien. Le fondateur du site Roholah Zam et sa famille font l’objet d’une pression terrible. Ce fils d’un dignitaire réformateur qui réside actuellement en France a vu l’année dernière, deux de ses sœurs et son beau-frère emprisonnés pendant quatre mois. Le 26 août 2017, son plus jeune frère, Mohamad Milad Zam a été arrêté à son domicile et transféré dans un lieu inconnu.

Le rédacteur en chef du site Amadnews, Sam Mahmoudi Sarabi, ainsi que d’autres collaborateurs du site ont été menacés à plusieurs reprises à la fin du mois d’août 2017. Récemment, un simple tweet évoquant une prochaine publication sur Ali Khamenei, le guide suprême du régime, lui a valu des menaces de mort. Une dizaine de journalistes "accusés" de collaboration avec ce site en Iran ont également été arrêtés par les services de renseignements de la Justice ces six derniers mois.

L’Iran est classé 165e sur 180 au Classement mondial de la liberté de la presse 2017 de Reporters sans frontières.