Bloomberg, 3 novembre 2017 - L'administration Obama avait rendu publics des documents sélectionnés dépeignant Téhéran comme un ennemi des extrémistes. Or, il y a plus. 

Le mois dernier, le président Donald Trump a provoqué un léger émoi dans son discours sur la politique iranienne en évoquant le lien de l'Iran avec Al-Qaïda. Il a déclaré que les « mandataires iraniens » ont fourni une formation aux agents d'Al-Qaïda impliqués dans l'attentat à la bombe de 1998 contre les ambassades des États-Unis au Kenya et en Tanzanie. Il a déclaré que l'Iran avait accueilli des agents de haut rang d'Al-Qaïda après les attentats du 11 septembre, dont le fils d'Oussama ben Laden.

Ses détracteurs ont bondi. Philip Gordon, ancien coordinateur des politiques de l'administration Obama au Moyen-Orient, a écrit que le président « exagérait sur les preuves » pour dépeindre l'Iran comme un partenaire d'Al-Qaïda. Paul Pillar, l'ancien principal analyste des services de renseignements qui a approuvé les conclusions américaines selon lesquelles l'Irak avait des programmes d'armes de destruction massive, a rejeté les allégations de Trump en raison du fait que certains agents d'Al-Qaïda étaient en résidence surveillée en Iran.

Or il se trouve que Trump était plus proche de la vérité que ses détracteurs. Mercredi, la CIA a rendu publics des centaines de milliers de documents pris lors du raid de 2011 qui a tué ben Laden, le fondateur d'Al-Qaïda.

Ryan Trapani, un porte-parole de la CIA, a déclaré jeudi: « Les documents recueillis lors du raid contre Ben Laden, et qui ont été déclassifiés, indiquent que l'Iran et Al-Qaïda avaient convenu de ne pas se viser mutuellement. Les documents indiquent que Ben Laden a qualifié l'Iran d’"artère principale" pour Al-Qaïda pour le transfert de fonds, du personnel et des communications. »

On en connaissait déjà une partie. Le gouvernement américain sanctionne les membres du réseau d'Al-Qaïda en Iran depuis les années Obama. Les rapports annuels du département d'État sur le terrorisme y font également référence.

Néanmoins, il est compréhensible que de nombreux observateurs rejettent la notion d'un lien Iran-al-Qaïda. Des dossiers de Ben Laden ont été publiés sous l'administration Obama soulignant la rivalité entre l'Iran et al-Qaïda. Mais les documents faisant état d'une coopération étaient restés confidentiels.

Prenons par exemple la publication de 2012, la première fois que la communauté du renseignement a déclassifié des fichiers saisis lors du raid de 2011 sur le bunker de Ben Laden à Abbottabad, au Pakistan. Ces documents rendaient publiques les tensions lors des négociations d'Al-Qaïda avec l'Iran pour rendre des membres de la famille de Ben Laden, après qu'Al-Qaïda eut pris en otage un diplomate iranien.

DEUX RIVAUX PRETS A COOPERER CONTRE L'AMERIQUE

Les documents nouvellement rendus publics racontent une histoire plus nuancée. Thomas Joscelyn et Bill Roggio, les fondateurs et rédacteurs en chef du Long War Journal, ont eu un accès anticipé aux derniers dossiers de Ben Laden cette semaine. Ils disent que les dernières informations montrent deux rivaux méfiants, prêts à coopérer contre l'Amérique.

Ils parlent d’un document de 19 pages d'un agent de haut rang d'Al-Qaïda qui donne un premier historique de la relation. Elle a commencé à la fin des années 1990 sur des bases amicales. Ils écrivent que l'auteur du document, qui n'est pas nommé mais semble être bien connecté, « explique que l'Iran a offert à certains "frères saoudiens" d'Al-Qaïda "tout ce dont ils avaient besoin", y compris "de l'argent, des armes" et "une formation dans les camps du Hezbollah au Liban, en échange de frapper des intérêts américains en Arabie Saoudite et dans le Golfe". Les services secrets iraniens ont facilité les déplacements de certains agents avec des visas, tout en en abritant d'autres. »

Comme la plupart des affaires entre voyous, la relation a parfois mal tourné. Des agents d'Al-Qaïda, par exemple, ont écrit une lettre au guide suprême de l'Iran, Ali Khamenei, pour lui demander de libérer des parents de leurs agents. Les Iraniens ont également envisagé en 2003 la possibilité d'un accord avec les États-Unis, en offrant quelques agents d'Al-Qaïda en échange de membres du groupe des Moudjahidine du peuple d'Iran, [opposition démocratique iranienne alors en Irak - NDT]. Cette offre n’a jamais abouti.

Le document de 19 pages indique qu'un agent d'Al-Qaïda nommé Abou Hafs al-Mauritani a négocié l'arrangement pour que certains agents d'Al-Qaïda puissent se réfugier en Iran après la chute des talibans en 2001, en Afghanistan, à la suite des attentats du 11 septembre. La plupart des dirigeants d'Al-Qaïda se sont enfuis au Pakistan, mais les femmes et les enfants de Ben Laden et de son adjoint sont allés en Iran avec une poignée d'autres.

Au départ, l'accord exigeait que les hôtes de l'Iran, Al-Qaïda, se fassent discrets. Ils n'ont cependant pas respecté leur part du marché, selon le document. L'auteur affirme que les agents d'Al-Qaïda ont commencé à utiliser des téléphones cellulaires, interdits par le régime iranien au motif que les États-Unis allaient l'apprendre, selon une traduction approximative du document que Joscelyn a communiqué. « Ils se sont mis à acheter des voitures et à se déplacer à leur guise, à rencontrer des gens et à entretenir des relations avec les sunnites de la ville et d'ailleurs », dit le document de 19 pages.

Pour l'instant, la publication des dossiers de la CIA est en soi une victoire pour tous ceux qui ont été frustrés par la lenteur des déclassifications de l'administration Obama. Cela inclurait le directeur de l'Agence de renseignements de la défense d'Obama, Michael Flynn, qui est devenu le premier conseiller de Trump en matière de sécurité nationale. Il a écrit dans un livre sur les documents de Ben Laden et a déclaré qu'il y avait de nombreuses preuves de coopération d'Al-Qaïda-avec l'Iran contre les Etats-Unis. Devin Nunes, le président républicain de la Commission du renseignement de la Chambre, a également pressé le gouvernement de déclassifier les documents, allant jusqu' à exiger la publication des documents dans les projets de loi qui autorisent les dépenses pour les services de renseignement.

Dans les jours et les semaines à venir, des analystes et des experts extérieurs seront en mesure de constater par eux-mêmes l'ampleur de la coopération de l'Iran avec Al-Qaïda. Ce qui se dessine déjà, c'est une relation plus complexe que les idéologues des deux bords ne voudraient bien l'admettre. Al-Qaïda et l'Iran n'étaient pas exactement des alliés. Ils n'étaient pas non plus des ennemis.

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