Grazia - Tout a été dit. Tout a été montré sur la guerre en Syrie. En attendant, Bachar el-Assad et ses alliés continuent le massacre dans la région de la Ghouta. Raphaël Pitti, médecin humanitaire français, dénonce la passivité de nos gouvernants.

Où qu'il soit, il tient toujours dans son sac une carte de la Syrie et de sa région. La même depuis sept ans. Annotée, déchirée aux pliures. Il sait où sont tous les hôpitaux. Les clandestins, les officiels, les bombardés. Raphaël Pitti, premier professeur agrégé de médecine d'urgence, anesthésiste-réanimateur, ex-médecin général des armées, père de cinq enfants, est toujours prêt à partir. Pour l'UOSSM (Union des organisations de secours et soins médicaux), il a traversé des frontières en priant, échangé son passeport avec un autre, dormi à même le sol. Il a perfusé dans des hôpitaux qui n'en étaient plus et encaissé comme un GI.

Il s'est rendu plus de vingt fois en Syrie, la dernière en juillet 2017... Il a vu des femmes éventrées, a pratiqué des massages cardiaques en vain, vu s'éloigner des hommes avec des éclats de balles dans le cerveau, des enfants morts portés par leur père. Il a crié. Il a dénoncé. Raphaël Pitti a reçu la Légion d'honneur l'été dernier. Il l'a rendue six mois plus tard. En colère. Outré du traitement réservé aux réfugiés en France et de la politique migratoire du gouvernement. Raphaël Pitti a la foi et peur de rien. Les éditeurs se sont pressés pour recueillir son témoignage. Il les a longtemps ignorés. Jusqu'à ce que l'un d'entre eux lui écrive juste un "Snif, je veux vous aider". Touché, gagné. Son livre, Va où l'humanité te porte, un médecin dans la guerre, vient de sortir (1).

Les centaines de milliers de morts, le recours aux armes chimiques, les viols, les millions de réfugiés, l'attaque des soignants et des hôpitaux... Qu'est-ce qui n'a pas été dit sur cette guerre en Syrie ?

Tout a été dit. Tout le temps. Toutes les lignes rouges ont été franchies. En 2015, Bachar el-Assad avait promis de détruire ses armes chimiques. En 2017, il en utilisait encore. Les gouvernements occidentaux ont tout accepté et ils vont continuer à tout accepter. Maintenant, c'est cela qu'il faut dénoncer.

Une trêve de quelques heures a été négociée fin février, l'ONU vient à nouveau de se réunir. C'est peut-être un début...

C'est ce que nous dit le gouvernement mais il s'est fait mener par le bout du nez. Cette trêve est un leurre. Elle n'est pas appliquée. Hier (le 1er mars, ndlr), elle a duré deux heures...

Pourquoi les Etats n'interviennent-ils pas ?

Par lâcheté. Ils veulent s'investir, mais sans risque. C'est impossible. Ils craignent de se mettre les Russes à dos, de déséquilibrer la région. Ils veulent que l'abcès reste circonscrit à la Syrie. Ils sont dans une vision purement géostratégique. Il faut bien sûr éviter une aggravation du conflit, mais lorsqu'il y a un abcès, il faut donner un coup de scalpel pour sauver le reste et ne pas être simple spectateur. La crise syrienne doit être considérée comme une crise humanitaire, pas comme une crise politique.

Que recommandez-vous ?

Des sanctions immédiates. Pour moi, Bachar el-Assad est un homme mort, soutenu par deux cannes : la Russie et l'Iran. Son régime n'a ni pouvoir ni argent.

C'est un pantin entre deux puissances. Si elles s'écartent, il s'effondre. Nous pourrions appliquer des sanctions économiques contre tous ceux qui sont complices, de près ou de loin, de cette crise humanitaire. Par exemple, en boycottant la Coupe du monde de foot cet été en Russie.

Que peut faire la France ?

D'abord, arrêter de croire que sa force diplomatique est capable de faire changer les choses. Aujourd'hui, seule la voix de l'Europe peut porter. Ensemble, nous sommes économiquement plus riches que les Américains. Si nous avions une défense commune, nous serions plus puissants qu'eux. Mais à quel moment avez-vous vu tous les ministres des Affaires étrangères européens se réunir ? Jean-Yves Le Drian, le ministre français, est allé en Russie fin février pour négocier mais il est ridicule ! On veut nous faire croire qu'il peut discuter avec Vladimir Poutine, mais Poutine se fiche de lui et la Russie se fiche bien de la France.

Pensez-vous que nos dirigeants sont dupes ?

Non, ça les arrange. C'est une hypocrisie. Car aujourd'hui qui sont les premiers à s'opposer à la construction européenne ? Ce sont nos gouvernants. Vous imaginez Emmanuel Macron, arrivé au pouvoir, se contenter de devenir le gouverneur de la région France à la manière d'un gouverneur américain ? Vous l'imaginez ne s'occuper que de nos problèmes domestiques, ne pas pouvoir se pavaner dans le monde en disant "la France s'engage" ? J'ai sollicité un rendez-vous avec lui. Une photo du président avec des médecins humanitaires, cela aurait eu une valeur symbolique. C'était important pour nos collègues en Syrie que nous puissions lui raconter leur souffrance. Demain, ils seront peut-être morts. Faute de temps, il nous a renvoyés vers un conseiller. Quand j'apprends ensuite qu'il a passé douze heures au Salon de l'agriculture, je m'inquiète.

Étions-nous plus sensibles aux questions humanitaires au XXe siècle ?

Le XXe siècle a connu un vrai progrès avec l'apparition du droit d'ingérence. Nous avons régressé. Il n'est plus question que d'intérêts personnels. On entre dans le XXIe siècle avec des hommes comme Donald Trump, Vladimir Poutine, etc., rétrogrades, qui ne connaissent que la confrontation. Il faut les chasser. Il est important que d'autres voix s'élèvent pour dire qu'il nous faut partager nos terres, nos richesses. La jeunesse est importante. Je suis admiratif de ces jeunes qui ne considèrent plus l'argent comme un élément de réussite. Il faut qu'ils s'engagent, qu'ils s'indignent. Faites advenir ce monde qu'on attend ! Il le faut vraiment.

Mais comment ?

En arrêtant de se dire que parce que c'est loin, on ne peut rien. C'est trop facile. C'est loin ? Très bien. Commencez en bas de chez vous. Engagez-vous comme bénévole. Sortez manifester au lieu de liker l'événement. Révoltez-vous contre les municipalités qui installent des bancs anti-SDF. Si vous pouvez les tolérer, pourquoi auriez-vous de la compassion pour ce qui se passe à des milliers de kilomètres ?

Quand on est médecin sur le terrain, face aux victimes qui s'accumulent, l'attente doit être longue...

Je ne désespère pas, mais bien sûr... bien sûr, quand vous voyez les enfants, les mères qui pleurent, vous vous dites : "Mon Dieu, combien de temps encore faudra-t-il que j'attende ?"

 

(1) Va où l'humanité te porte, un médecin dans la guerre de Raphaël Pitti (Tallandier, 304 pages).

IRAN 
Avril 2018

 27 exécutions

(Janvier: 22 exécutions, février: 16 exécutions, mars: 12 exécutions)

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En 2017 = 544 EXECUTIONS

En 2016 : 553 EXECUTIONS

En 2015 : 966 exécutions