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Iran Manif - « Terre d’Arya », c’est le nom d’un mensuel né en 2004 en Iran, une initiative qui s’est imposée à un groupe d’abord restreint de militants des droits civils, et qui au fil des mois a pris de l’ampleur avant d’être stoppée net par la police des mollahs.

 

Une des journalistes, Mahine, désormais en exil en Europe, apporte un bref témoignage sur ce magazine qui, parce qu’il était d’expression libre, a été fermé dans la violence par les services de renseignement iraniens.

Porteur de l’ancien nom de l’Iran, « la terre des Aryens », le magazine avait démarré avec un premier tirage de 1500 exemplaires pour atteindre la barre des 3000, certains ayant même été envoyés à l’étranger.

L’équipe compte un rédacteur en chef et un groupe, bénévole, de journalistes hétéroclite, avec beaucoup de jeunes, lycéens et étudiants mais aussi des hommes et des femmes qui sentent la nécessité de dénoncer le parcours du combattant quotidien qui attend chaque Iranien à son réveil.

Les interviews se multiplient, les rubriques grossissent : les femmes dans la rue contraintes à vendre qui des allumettes, qui des cigarettes, qui de vieux vêtements sur un carton dans la rue pour survivre. Des histoires qui se répètent à l’envi : des mères isolées avec quatre enfants à nourrir, des femmes abandonnées par un mari toxicomane, des femmes seules qui ne trouvent pas d’emploi, parce qu’on ne donne pas de travail à des femmes dans ce système misogynie. Et puis devant l’ampleur du chômage, qui se soucie de l’emploi des femmes ? Des femmes victimes des violences policières et de la milice qui les arrêtent, détruisent leur misérable marchandise, les humilient, leur rappellent qu’elles ne sont rien et sans doute moins que rien. 

Des injustices dans les universités où une étudiante est tabassée à cause d’un foulard qui laisse s’échapper trop de mèches, ou un étudiant convoqué au conseil de discipline pour avoir parlé avec une fille et qui ressort avec sa lettre d’expulsion de la fac, ou encore une intervention de la milice dans un lycée où on convoque des lycéens dans la cour devant tout le monde pour les interroger sur des rencontres ou des activités.

Avec le bouche à oreille, le magazine prend de l’élan et les témoignages affluent à son siège dans le sud de Téhéran, la partie pauvre de la capitale iranienne. Par mail, par courrier ou de vive voix - surtout de vive voix – les infos remontent et un réseau prend forme. Il commence à remplir des CD et même à vendre des livres, interdits par le régime.

Le rédacteur en chef Hassan Nabavi, militant de longue date, organisait chaque jeudi soir (l’équivalent du samedi soir en Iran) une réunion chez les uns et chez les autres. Une trentaine de personnes se retrouvaient pour écouter les nouvelles, lues par deux « présentateurs » et les discussions tournaient autour du choix des infos à publier. Il revenait ensuite à deux journalistes de les rédiger. Chaque réunion nommait pour la fois d’après son ou sa présidente, ses présentateurs et ses journalistes. Et ces équipes travaillaient main dans la main pour présenter leurs dossiers à la réunion du jeudi soir qui bien était mixte. Double délit : mixité et liberté d’expression.

A la fin de la réunion, comme bien souvent en Iran, des poèmes ou des chansons. Des chansons boycottées par les mollahs, populaires, patriotiques ou des chants de résistance. Chacun avait son carnet. Il suffisait de dire « la numéro 12 » pour que tout le monde l’ouvre à la page indiquée et se mette à chanter. Hommes et femmes chantant en chœur. Troisième délit.

Pour le financement, chacun menait des collectes auprès de son cercle de connaissances et du cercle beaucoup plus large des familles des prisonniers politiques. Lorsque la mise en page était terminée, on le confiait à un imprimeur ami et ensuite des exemplaires étaient envoyés en province chez des correspondants qui se chargeaient de le distribuer aux abonnés.

Un jour, un de ces journalistes bénévoles a été repéré par les services de renseignements à l’université. Convoqué, il est mis sous pression, beaucoup de pressions pour le terroriser. Il lâche suffisamment d’informations pour permettre aux services de remonter tout le réseau. Au fil de l’enquête, la police place des caméras de surveillance devant le siège du magazine, deux semaines avant l’attaque.

Une opération de police à grande échelle lancée sur Téhéran et en province a abouti dans l’été 2005 à l’arrestation de 82 personnes. Les agents savaient où chacun se trouvait. Par exemple un groupe de 10 personnes, dont beaucoup de jeunes, étaient allées se recueillir au cimetière sur la tombe de Mossadegh, l’ancien premier ministre iranien. C’est là qu’ils ont été arrêtés. L’étudiant qui avait parlé faisait partie du lot. Une dizaine d’arrestations se sont faites aussi au siège du magazine, des raids parallèles aux domiciles des journalistes dans la capitale et chez les correspondants de province. Sont pris dans le coup de filet les gens qui avaient envoyé des articles ou de simples informations avec leurs noms et leurs adresses, ou bien des abonnés, à Téhéran, Khoramabad (ouest), Semnan (est de Téhéran), Ghaemchahr (nord).

Après une longue garde à vue, les gens ont été relâchés dans l’attente de leur procès. Une vingtaine d’entre eux, en majorité des étudiants, filles et garçons, profite de ce moment pour fuir le pays et rejoindre l’opposition et la résistance à l’étranger. En effet, les peines les plus lourdes sont réservées aux jeunes, que le régime ne pardonne pas et qu’il tente de briser parce que c’est, avec les femmes, le moteur de la révolte. A l’époque, le groupe part au camp d’Achraf, en Irak, près de la frontière avec l’Iran. Frontière traversée à pied, dans un périple de tous les dangers. Trois d’entre eux seront tués dans une attaque des forces irakiennes à la demande de Téhéran, contre cette cité de l’opposition démocratique iranienne en avril 2011. 

 

Ceux qui sont restés en Iran ont écopé de peines avec sursis sauf deux, Missagh Yazdan Nejad qui a pris 4 ans parce qu’il était très jeune. Ali Saremi, qui se trouvait parmi les membres du réseau, a dû purger un an et demi de prison. A peine libéré, il sera à nouveau arrêté pour avoir prononcé un hommage aux victimes des exécutions politiques sur une fosse commune ... Il finira lui-même exécuté le 28 décembre 2010. C’était le prisonnier politique le plus connu d’Iran et qui avait passé le plus grand nombre d’années derrière les barreaux sous le chah sous les mollahs.