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Courrier International – 28 mai/4juin - A Téhéran, les mères toxicomanes finissent souvent par se débarrasser de leur progéniture. Ce quotidien iranien a mené son enquête.

Quotidien iranien Shahrvand, 29 avril– Somayeh a mis on fils au monde chez elle. Quand ses autres enfants sont arrivés, après l’accouchement, il y a avait du sang partout. Son nouveau-né n’est plus là. On le lui a acheté. Aujourd’hui, personne ne sait où il se trouve.

Sous quel toit ? Dans quelle rue ? À quel prix ? Elle ne le dit pas. Somayeh était censée raconter sa vie et sa grossesse en tant que mère toxicomane. Mais la drogue lui fait perdre la tête. Elle ne connait ni l’heure ni le jour de l’accouchement. Lorsque je lui rends visite, elle est déjà défoncée par la métamphétamine. Elle ne peut plus parler. Une voix s’élève : « Elle ne va pas bien. Elle est trop dopée, et de toute façon, elle ne parle pas. »

Somayeh est mère de deux enfants, un garçon et une fille. Personne ne sait où est passé le dernier-né. Si on lui pose la question, elle nie tout en bloc. « Elle a vendu son enfant. A quel prix et à qui, on n’en sait rien. Certains disent que c’est à une femme enceinte qui voulait un fils mais qui a eu une fille. Elle a donc acheté le fils de Somayeh », explique Mohaya Vahedi, assistante sociale qui connait les habitants du quartier de Darvazeh-Ghar [dans le sud de Téhéran].

« Comme Somayeh, beaucoup de femmes ne vont pas accoucher à l’hôpital pour ne pas enregistrer la naissance ni l’identité de l’enfant, afin de pouvoir le vendre plus tard. » Dès la première semaine de leur grossesse, les mères droguées ont déjà des « clients » [des candidats à l’adoption].L’achat et la vente de ces enfants sont très faciles à mener. Ils n’ont pas d’actes de naissance – c’est comme s’ils n’existaient pas. Ils sont vendus soit à des trafiquants de drogue soit à des bandes qui les envoient mendier ou vendre n’importe quoi dans la rue. En fonction de l’état de ces mères toxicomanes, leur prix varie de 100.000 tomans à 5 millions [de 25 à 2000 euros] Ces mères n’éprouvent aucun sentiment de perte lorsque leurs petits sont partis.

Beaucoup d’enfants nés de mères droguées sont ainsi abandonnés. Zahra qui n’a que trois mois, est l’une de ces enfants. Lorsqu’elle avait un mois, sa mère l’a abandonnée dans une rue du quartier de Shoush [sud de Téhéran] Elle tète du lait à un biberon tenu par Zohreh, qui l’a recueillie. Zohreh est elle-même mère de 6 enfants et n’a pas assez de ressources pour subvenir à leurs besoins. « Regardez comme elle se serre contre moi. Si je ne l’avais pas prise, quelqu’un l’aurait volée. Chez moi, elle revit. Ce matin-là, elle avait la diarrhée et vomissait sans arrêt. Elle serait morte si je ne l’avais pas recueillie. J’ai 6 enfants. Avec elle, ça fait 7. Je ne la donnerai à personne », dit Zohreh – qui se drogue, elle aussi.

Parmi ces mères toxicomanes, Zohreh est l’une des rares à vouloir que ses enfants aient un acte de naissance, qu’ils aillent à l’école et apprennent à lire. Or ses enfants n’ont pas d’acte de naissance. Lorsqu’elle l’avoue, sa voix tremble. Car les enfants sans père ne peuvent pas obtenir ce type de document officiel. Avec ses enfants, elle vit de la vente de babioles dans les rues. « Je ne veux pas qu’ils travaillent, confie-t-elle, mais je n’ai pas d’autre solution. Leur père est parti. Qui va payer les factures d’électricité et d’eau si je les envoie à l’école ? »

Sima apporte des boites de mouchoirs dans un sac en plastique. Elle se traine de fatigue. Dans trois mois tout sera terminé. Elle accouchera, ira directement à l’assistance sociale, et leur donnera l’enfant. Son mari est parti. Il l’a laissé avec deux bambins – plus celui qui est dans son ventre, alors qu’elle est en état d’addiction. « Je n’ai pas les moyens de les élever. Je les ai donnés à l’assistance sociale. Je ferai pareil pour celui-là. » Ils seront mieux n’importe où ailleurs, explique-t-elle, plutôt que de partager son quotidien entre héroïne et métamphétamine. « Ils seront peut-être heureux. Et s’ils sont malheureux, je ne serai pas là pour lire la misère dans leurs yeux. »

Lorsque leur consommation de drogue augmente, ces femmes sont obligées de quitter leur logement. Elles laissent parfois leurs enfants derrière elles. Elles se retrouvent ensuite à dix dans une maison – si elles ont de la chance. Sinon, elles deviennent SDF. Le ministère de l’Intérieur a annoncé que le nombre de femmes toxicomanes a doublé et qu’elles tombent enceintes beaucoup plus souvent que les autres. Leurs petits finissent dans les rues, dans les orphelinats et plus tard, en prison. Beaucoup d’entre eux ne connaissent pas leur mère. Comme si elle n’avait jamais existé.