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Par Elham Zanjani

Chime Original, 30 avril - (traduction de l'original en anglais) Je suis née en 1978 à Montréal, au Canada, un an avant que l’Iran du chah ne devienne l'Iran des mollahs. Je n'ai jamais vu ma patrie, mais j'ai choisi de faire partie de mon peuple. Ayant grandi au Canada, j'ai eu accès à toutes sortes de ressources et j'étais libre. À cet égard, je ressentais ma vie comme un présent. Ma famille, de la classe moyenne, avait quitté l'Iran dans les dernières années du régime du chah. Mais après la révolution et l’arrivée de Khomeiny au pouvoir, la vie en Iran est devenue encore plus inhumaine, en particulier pour les femmes. Mes parents ne cessaient de parler d’un retour proverbial. Après toutes ces années, l'espoir et la détermination de voir ce jour se sont renforcés.

J'étais une adolescente type, j'aimais regarder des films d’horreur, boire un chocolat chaud avec des marshmallows et jouer un bon match de volley-ball avec mes copines. Mais des questions sur l’Iran se pressaient dans ma tête. J'entendais parler de violations des droits humains que je pouvais à peine comprendre. On me disait que là-bas, des filles d’à peine 13 ans étaient violées avant d'être exécutées. Ce décret a été légalisé sous la justification qu’une fois violées, ces jeunes filles ne seraient plus vierges et que, d’après la fatwa de Khomeiny, cela leur coupait la route du Paradis. Ou même sans aller jusque-là, pourquoi disait-on aux femmes ce qu’elles devaient porter, et pourquoi étaient-elles harcelées pour des mèches de cheveux échappées d'un voile qu’elles étaient, d’après ce que j’avais compris, forcées de choisir ? Un jour, ma cousine m’a appelée de Téhéran pour m’annoncer qu'elle avait été reçue au bac avec mention et qu’elle voulait devenir chirurgien dentiste mais qu’elle savait qu’elle ne pourrait jamais obtenir d’emploi dans cette branche en tant que femme. Cette réflexion a touché une corde sensible, je pouvais facilement me mettre à sa place, je pouvais imaginer ne pas être autorisée à occuper la profession que je voulais uniquement en raison de mon sexe.

Mes parents participaient à des rassemblements, des manifestations et des événements organisés par l'opposition et je les accompagnais toujours. J'adorais cet esprit de soutien aux autres. Je me souviens qu’à dix ans, je suis allée à une cérémonie à la mémoire de 30. 000 prisonniers politiques exécutés par Khomeiny. Ils avaient tous été massacrés en moins de trois mois durant l'été 1988. Il faisait une chaleur torride, mais j’y participais avec le sentiment que ma présence avait un sens. Et puis j'ai grandi et je suis allée à l'université de York, je voulais devenir chirurgienne ou peut-être un thérapeute sportif. La vie était belle, j'étais indépendante, je savourais mes études et ma jeunesse en général. J'ai aussi appris à mieux connaître le mouvement de résistance iranien qui alors, de manière assez incroyable, était dirigé par une femme élue, Maryam Radjavi, et dont les femmes constituaient 52 % des membres. Le CNRI est une coalition démocratique de l'opposition iranienne ; le mouvement de résistance le plus grand et le plus populaire étant l'organisation des Moudjahidine du peuple d'Iran (OMPI). Il me semblait que le leadership des femmes était une puissante alternative pour notre pays, et cela n’avait certainement pas de précédent. Le Conseil national de la Résistance iranienne a été fondé en 1981 et les femmes sont entrées aux postes de direction à la fin des années 90. J'ai rencontré des femmes qui avaient brisé des limites historiques en se plaçant en première ligne et qui luttaient contre la dictature la plus misogyne de tous les temps. Une forte impulsion me poussait à les rejoindre : elles savaient le mieux qu’elles avaient toujours été les principales victimes.

J'ai découvert peu à peu le camp d’Achraf. A la frontière entre l'Iran et l’Irak, le camp a abrité de la Résistance iranienne dès 1986. Depuis 2012, les habitants ont été déplacés de force dans un camp ironiquement appelé Liberty. En été 1998, quand j'ai eu vingt ans, j'ai décidé d’aller voir le camp d'Achraf. Je pensais que ce serait une aventure, une expérience unique dans ma vie.

J’y suis allée pour un court séjour et j’y suis restée quinze ans.

Je n'étais pas la seule occidentale à me rendre à Achraf. J’y ai rencontré des Iraniennes venant des Etats-Unis, de France, d'Allemagne, de Suède et du Canada. Plus intéressant encore, c’étaient les filles de mon âge qui avaient traversé la frontière de l’Iran avec l’Irak pour rejoindre Achraf. Elles m'ont raconté beaucoup d'histoires sur la façon dont le régime maintenait les jeunes loin de l’opposition en utilisant des techniques de toxicomanie et de corruption. La plupart des femmes avaient des histoires horribles à partager. L’une avait eu ses deux parents exécutés par le régime et n’avait compris son passé qu’une fois adolescente. Une autre avait organisé des manifestations anti-gouvernementales dans son université. Elle avait été jetée au cachot, seule, pendant des mois.

J’ai trouvé deux choses très difficiles. Quitter mes parents et ma sœur et quitter mes études. La première a été atténuée par un véritable soutien de ma famille. Quitter la fac a été dur. Mais j’ai pensé que si beaucoup pourraient devenir médecins et avocats, peu connaitraient ce que j'étais venu chercher ici : un sens de la communauté et du soutien collectif, un lieu de valeurs nobles qui nous unissent toutes et qui rendent précieuse la contribution des femmes. J'ai travaillé à l'hôpital comme traductrice car je parle anglais et français, ainsi que persan et arabe. J'adorais m’occuper des malades. Des années plus tard, nous avons construit une université à Achraf où j'ai continué mes études dans la branche médicale. C'était une véritable université avec une faculté de droit, une fac de sciences médicales, une autre de langue et des écoles d’ingénieur. Tout le monde a pu poursuivre ses études et la plupart des gens parlaient deux ou trois langues.

Lorsque la guerre a éclaté en Irak en 2003, j’ai pensé que ce serait pour nous le bout du chemin. Pourtant, comme d'autres à Achraf, nous étions déterminées à rester fermes et à relever le défi. Je savais que le régime iranien se servirait du chaos pour tenter de nous anéantir. Nous avons été massivement bombardés et des amies ont été tuées. Pendant les années qui ont suivi l'invasion américaine de l'Irak, beaucoup de choses ont changé. Les forces américaines nous avaient promis la protection en vertu de la Quatrième Convention de Genève jusqu'à notre réinstallation finale. Mais les forces américaines ont décidé de quitter Achraf en 2009 et de confier notre protection à l'armée irakienne. En conséquence, la vie est devenue beaucoup plus difficile dans le camp. Des gens qui venaient nous rejoindre n’ont plus été autorisés à le faire. Il a été interdit aux médecins d’entrer dans nos locaux et nous avons été traités comme des prisonniers. En février 2011, les agents irakiens ont pénétré dans le sud d’Achraf, où se trouvait la zone résidentielle des femmes. Ils ont essayé de démolir la clôture sud. Plus d’un millier de femmes vivaient à notre siège et j'étais terrifiée à l'idée de ce qui nous attendait s’ils arrivaient à passer. Ils nous ont jeté des pierres et j'ai reçue une grosse pierre dans la bouche qui m’a brisé cinq dents de devant. Je me suis évanouie et quand j'ai rouvert les yeux, tout ce que je voyais c’était du sang tout autour de moi et mes dents blanches étincelantes dispersées par terre. Une de mes amies est venue et m'a embrassé sur le front. « Tu as l'air plus belle que jamais », m’a-t-elle dit.

J'ai été admise à l'hôpital tout équipé que nous avions offert aux Irakiens en geste de bonne volonté en 2009 quand ils sont entrés en fonction. Le médecin irakien du nom d’Omar, m'a regardé et m'a dit : « Désolé, allez voir un dentiste et dite-lui de vous arranger vos dents. » Je ne pouvais pas y croire. J'ai demandé un anti- douleur et qu’on me recouse la lèvre supérieure. Il a souri et m'a demandé de sortir.

Le blocus médical était très dur pour tout le monde. Je voyais les gens maigrir et s’affaiblir et supporter une douleur infinie. Je ne pouvais rien faire pour soulager leurs souffrances. Les Irakiens avaient interdit le camp à nos familles, nos avocats et nos amis. Les camions de nourriture que nous avions achetés pour la population d'Achraf arrivaient aux portes d’entrée, mais les gardes les immobilisaient dans la chaleur jusqu'à ce que cela pourrissent.

Nous avons été attaqués une première fois en 2009, puis en avril 2011, alors que nous venions juste de célébrer le Nouvel An iranien. On m’avait soigné mes cinq dents avec ce qui était disponible dans le camp. Mais les forces irakiennes avaient soudain décidé de récupérer leurs terres et de nous expulser. Les forces américaines étaient encore à Achraf, mais avaient reçu l'ordre juste la veille de quitter le camp. L'ancien gouvernement irakien avait offert le terrain à la Résistance iranienne en 1986. Ainsi, l'OMPI était-elle la propriétaire légale de ce coin de terre. Tout, y compris les routes, les parcs, la clinique, et d'autres lieux d'Achraf ont été construits et payés par l'OMPI

Il était environ six heures du matin quand j'ai entendu des coups de feu près de la rue principale. Je suis sortie, il y avait de la fumée partout. Les gens criaient et les fusils tiraient dans tous les sens. J'ai couru dehors, ma plus grande crainte était de tomber entre les mains d'un de ces hommes. Mon amie de longue date de Californie, Assieh a saisi sa caméra. « Garde un œil sur moi », m’a-t-elle dit, «je vais filmer. » En quelques minutes, elle avait chargé des clips sur Youtube et tout le monde a su immédiatement ce qui se passait à Achraf. Dans la rue principale, j'ai vu des centaines d'hommes, entièrement équipés, donnant l’assaut. J’en ai eu la chair de poule. Je pouvais entendre les balles siffler autour de moi. Quand j’ai retrouvé mon sang froid, j'ai vu des hommes armés jusqu'aux dents tirer sur les gens. Ils étaient à moins de 5 mètres. Je suis allé vers l'un d'eux exigeant qu'ils s'arrêtent. Je leur ai dit qu’il y avait environ un millier de femmes. Il m'a ordonné de m’écarter ou il allait tirer. J'ai regardé à gauche et j'ai vu quelqu'un me viser. Au moment où j'ai commencé à comprendre ce qui se passait, j'ai été poussée en arrière et mes oreilles ont sifflé. J’ai voulu lever la tête mais je ne pouvais pas bouger. J'ai demandé à Fatemeh, une amie ce qui s'était passé et elle a éclaté en sanglots. Elle dit qu'il n'y avait rien à craindre, que tout irait bien. Fatemeh a levé ma main gauche en me souriant. Elle m'a mis dans une ambulance qui m'a emmenée à la petite clinique juste derrière la scène des attaques. Ce sourire a été le dernier que j’ai reçu d'elle ; elle a été abattue juste après m’avoir quitté. Son sourire est l'une des seules choses dont je me suis souvenue longtemps après qu'elle ait disparu. C'était son dernier adieu. Ma main gauche était anéantie, l'os pendait et personne n'avait le courage d’y toucher. Elle avait été la seule à le prendre calmement dans ses mains et à le tenir patiemment.

C’est grâce à Assieh si je suis en vie aujourd’hui. Ses vidéos ont apporté un soutien immédiat du monde entier. J'ai appris plus tard que quand elle est tombée à terre, elle a demandé à quelqu'un de prendre sa caméra. Nous aurions pu la sauver si nous avions eu les équipements médicaux adéquats. Elle n'avait besoin que d’oxygène et de sang, mais nous n’avions aucun des deux.

Un soldat avec un lance-grenades m’a visée. Il était à cinq mètres. La grenade m’a explosé entre les jambes, arrachant un tiers des muscles. Mes deux avant-bras ont été déchirés. Mon poignet gauche a été brisé en morceaux, les nerfs détruits. Mon bras droit a été fracturé en trois morceaux dans le coude. Mais j'étais parmi les rares qui ont reçu un traitement médical. J'ai été emmené dans un hôpital local à environ 30 kilomètres d’Achraf. J'avais peur d'y aller et je n’arrêtais pas de penser qu’on allait m'amputer. Comment pourrais-je y faire face ? Est-ce que cela signifiait plus de jogging, plus de volley-ball ? Plus moyen d’écrire, ni d'être en mesure d'utiliser mes mains ? Puis j'ai pensé à ce qui m’amenait ici, déchiquetée en petits morceaux, pourquoi certaines de mes meilleures amies avaient été tuées. L'injustice était trop forte, je ne pouvais abandonner.

J'ai dû me battre pour marcher et me battre encore plus pour sauver mes mains. Mais jusque-là, j'avais compris que le plus important était ma voix.

La solidarité et les activités de nos amis parlementaires et militants du monde entier ont commencé à montrer des résultats. Nous n'étions plus seuls. Quand je suis sortie de l’hôpital pour retourner à Achraf, j'ai été invitée par le Congrès américain à témoigner sur l'attaque dans une audition officielle, qui a été organisée par satellite. C'était la première fois qu'une telle initiative était prise. Ce fut un honneur pour moi de parler au nom de tous les habitants d'Achraf et de nombreux membres du Congrès ont exprimé leur indignation face à l'absence de soutien des Etats-Unis et de l'ONU et ont appelé à une action. Une vague d'activités politiques dirigée par Mme Radjavi avait été lancée dans les pays occidentaux. Des blessés étaient désormais autorisés à quitter Achraf pour divers pays afin d’y être soignés.

Je suis ressortissante canadienne, et c’est pourquoi mes amis m'ont poussée à quitter Achraf pour le Canada en raison des possibilités médicales là-bas. Je ne voulais pas y aller. J'avais passé la plupart de ma vie avec mes amies et j’avais l’impression de les abandonner. Mon sentiment de culpabilité augmentait quand je tenais le passeport canadien qui permettrait de sauver et ma vie et mon corps.

Les attaques n'ont pas cessé et chaque jour je m’inquiétais de la sécurité de mes amies. Le 1er septembre 2013, 52 personnes ont été tuées et sept autres prises en otages, dont six femmes. Nous ne savons toujours rien à leur sujet.

Je reste dévouée aux femmes d’Iran. Le régime actuel a récemment légalisé le mariage entre beaux-pères et belles-filles. Il vient juste d'exécuter une jeune mariée, épousée à l'âge de 15 ans, mère d’une fille de dix ans, et pendue à 25 ans. C'est pourquoi je travaille avec la commission des femmes du CNRI et que j’ai besoin de l'appui des groupes et des militants de tous les coins le monde pour nous aider à être la voix des 1000 femmes du camp Liberty qui sont la cible de nouvelles attaques.

Bien que ces dernières années à Achraf aient été vraiment difficiles, elles ont été les meilleures de ma vie. Nous avons toutes appris à nous appuyer les unes sur les autres et nous avons trouvé de vrais amis en ces temps difficiles. Maintenant, je vais partout, principalement dans les parlements, pour faire connaitre notre histoire. Je parle en tant que témoin d'Achraf pour faire cesser toutes les menaces sur le camp Liberty et je demande au monde de ne pas fermer les yeux sur nous.